L’art du juriste, Cendrillon, une île de justice et la bijection

Je me rappelle d’une description de l’art du juriste, donnée par l’une de mes professeures (je ne sais plus laquelle, elle se reconnaîtra peut-être) à la faculté de droit de Fouillole à Pointe-à-Pitre :

Résoudre juridiquement une situation factuelle consiste à rechercher, de manière organisée et méthodique, dans la bibliothèque à tiroirs où sont classées toutes les règles de droit, celle(s) qui conduise(nt) à la solution juridique. Il s’agit de trouver le(s) régime(s) juridique(s) qui correspond(ent) aux faits.

Autrement dit :

C’est comme dégoter, parmi toutes les petites clés rangées en vrac dans une boite, celle du cadenas que l’on veut utiliser pour sceller sa valise précieuse, avant de s’envoler à l’aide d’un avion.

Pour information, il existe des cadenas à code, sans clé, pour les têtes en l’air. De plus, les agents aéroportuaires ont le droit de couper le cadenas pour vérifier si le bagage contiendrait un objet en infraction avec le règlement de la compagnie aérienne.

L’art du juriste, c’est-à-dire l’application méthodique du raisonnement juridique, 

C’est comme trouver le pied qui sied à la chaussure en vair oubliée par Cendrillon lorsqu’elle s’enfuit du bal princier juste avant minuit, l’heure fatidique évaporant la magie de sa douce marraine. Trouver la règle de droit adaptée aux faits d’une affaire, c’est comme trouver chaussure à son pied. Etre mal chaussé est très inconfortable.

En parlant de Cendrillon,

La semaine dernière, j’ai reçu des éditions Dalloz, par mail, l’accès gracieux à deux extraits d’ouvrages publiés respectivement en octobre 2018 et octobre 2019 :

« Guillaume Apollinaire, La suite de Cendrillon ou Le Rat et les six Lézards : un voyage au pays du crime » de Julie Alix et Audrey Darsonville, professeurs à l’Université de Lille, extrait de l’ouvrage collectif  « Il était une fois … Analyse juridique des contes de fées », sous la direction de Marine Ranouil et Nicolas Dissaux.

ET

« Dessine-moi une île de justice », extrait de l’ouvrage « Si le Droit m’était conté » de François Ost, qui fait du droit en racontant des contes juridiques, et qui fait réfléchir à la norme en posant d’étranges questions. C’est ce qui est annoncé par la quatrième de couverture, en dernière page de l’extrait offert par les éditions Dalloz.

J’ai découvert avec émerveillement et grand étonnement les deux histoires, l’une insulaire et aérienne, l’autre dans le continent surréaliste d’Apollinaire.

Elles me paraissent précieuses parce qu’elles abordent des sujets socio-juridiques fondamentaux nécessaires à la culture :

  • du juriste en herbe, celui des bancs de la fac,
  • du juriste de terrain, celui qui refait le monde dans son bureau et aux côtés de ceux ayant besoin de son expertise (pêle-mêle et par exemple : l’administrateur judiciaire, le magistrat, le greffier, l’huissier, le juriste d’entreprise, celui d’une association, l’officier de police judiciaire, l’avocat),
  • du juriste qui, de part l’emploi qu’il occupe, contribue à façonner les professions judiciaires du XXIème siècle (id est les membres du ministère de la Justice pour la magistrature, les instances représentatives nationales des avocats et des huissiers à titre d’exemple).

Pendant la période (de confinement) où les histoires de ces extraits m’ont accompagnée dans des moments de ressourcement,

J’ai entendu et découvert un nouveau mot : la bijection.

Je ne savais pas ce qu’il signifiait. Je suis allée sur le dictionnaire en ligne de l’Académie Française. La definition n’éclaira que peu ma lanterne parce que ce terme appartient au champ lexical des mathématiques. Or, je ne suis pas mathématicienne.

Bijection : « Application d’un ensemble sur un autre, telle que tout élément du premier ensemble correspond à un élément et un seul du second, et réciproquement ».

Pour comprendre la réalité que décrit ce mot concrètement, je suis allée sur YouTube, pour trouver un tuto accessible aux enfants de 8 ans. Aux grands maux, les grands remèdes : comprendre est, selon moi, un besoin primaire de l’être humain, comme respirer, s’alimenter, dormir.

J’ai trouvé un tuto avec des couleurs, un tableau noir d’école primaire en toile de fond, des explications simplissimes et clarissimes. Parfait pour moi.

Je pense avoir compris ce qu’est la bijection. Et de cette compréhension, j’ai eu une idée en me brossant les dents. Rappelons que, même confiné, il est indispensable de se brosser les dents au moins deux fois par jour, surtout si on ne vit pas tout seul.

Voici l’idée qui a surgi de mon imagination alors que je me remémorais ce qu’est la bijection :

Faire un panaché des deux extraits de ces ouvrages Dalloz qui exaltent le droit et la littérature, en alliant des phrases tirées de chacun des extraits. En faire un patchwork.

Finalement, l’Avocat est un assembleur, un agenceur qui relie entre eux des faits, des allégations et des notions juridiques, pour les besoins de la rhétorique servant les intérêts de son Client.

Lorsque j’aurai concrétisé cette idée bijective, je publierai son résultat à la suite du présent article… si j’y arrive.

Nous ne sommes pas encore aux confins du confinement, j’ai le temps d’essayer…

Le mercredi 8 avril 2020,

Le panaché rhétorique, et bijectif à ma façon (ceci est discutable), est ordonné.

Y est né un conte juridique, dont chacune des phrases est issue des deux extraits offerts par les éditions Dalloz. Merci à leurs auteurs, puisque je n’ai fait qu’assembler entre eux des millimètres de leurs oeuvres originales :

“Cette histoire n’a-t-elle pas déjà été écrite ?”

“Je vois des palabres en rond autour d’un grand arbre, tout un petit monde qui s’affaire, un village qui se bâtit, des rites et des rires, des fêtes et des chants. Une autre île en somme, basée sur les communs et non l’appropriation, une île où les ancêtres, les esprits, les animaux mêmes ont droit de cité …”

“Le siècle est, en effet, à la “réflexion”.

“Aujourd’hui, les techniques se modernisent, mais les dilemmes moraux demeurent”.

“Qu’elle est donc ténue la frontière du légal et de l’illégal !”

“C’est l’impunité qui est ici, sinon dénoncée, du moins exposée”.

“Promptitude et exemplarité d’une peine extrêmement sévère, ²d’un côté ; impunité de l’autre”.

« J’accuse ! » ; oui, la justice passe par l’accusation plus que par la défense quand l’ordre du monde est injuste”.

“Se pourrait-il que, parfois, la réalité dépasse la fiction ?”

“Mesdames, messieurs, chers collègues, la piraterie est aussi ancienne que la navigation maritime”.

“Il semble bien que les îles présentent un rapport consubstantiel avec la piraterie”.

“Le droit est, de son coté, la vraie philosophie, celle qui réveille l’âme et la spiritualité qui avait illuminé les aurores de la pensée”.

Pour Victor Hugo, « le droit se meut dans le juste, la loi se meut dans le possible ; le droit est divin, la loi est terrestre. Le droit est insubmersible. Pour que tout soit sauvé, il suffit que le droit surnage dans une conscience”.

“Ce qui distingue l’homme de l’animal, c’est (pour Pierre-Jérôme Delage) son « aptitude à s’arracher aux déterminismes de la nature », son aptitude à la liberté qui lui fait renoncer à un état de nature”.

“Qui es-tu ?”, demande-t-on à Ulysse (dans l’Odyssée), et celui-ci de répondre : « mon nom est personne » – personne, c’est-à-dire tous et chacun, un être indéterminé, toujours en devenir. En ce qui concerne l’institution du droit et de la justice, on peut faire l’hypothèse que s’y joue la question de la sortie, oui ou non, de l’état de nature”.

“Pourquoi la justice doit-elle s’avancer masquée ?”

“Une lueur d’espoir transparaît toutefois dans ce conte” :

“L’homme pour Apollinaire ne peut pas se réduire à son crime mais doit être envisagé comme un être capable d’évolution”.

“Pour le poète, la rédemption vient par les arts”.

FIN

Je vous prie de trouver ci-dessous les références de chacune des lignes du conte, dans l’ordre de la lecture. L’extrait Dalloz sur l’oeuvre d’Apollinaire est appelé “cendrillon”. L’extrait sur l’île de la justice est appelé “une île”.

page 149 (une île) – 148 (une île) – 150 (une île) – 153 (une île) – 157 (une île) – 268 (cendrillon) – 270 (cendrillon) – 152 (une île) – Quatrième de couverture (une île) – 153 (une île) – 154 (une île) – Quatrième de couverture (cendrillon) – 151 & 152 (une île) – Quatrième de couverture (une île) – 153 (une île) – 154 (une île) – Quatrième de couverture (cendrillon) – 151 (une île) – 265 (cendrillon) – 155 (une île) – 149 (une île) – 267 (cendrillon) – 268 (cendrillon) – 267 (cendrillon).

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