Extrait du mémoire de clôture de la formation à la médiation professionnelle – 2018

L’institut de formation IFOMENE avait demandé aux élèves-médiateurs d’imaginer à quoi pourrait servir la technique de la médiation professionnelle dans la société guadeloupéenne et de rédiger un mémoire pour développer leurs idées.

Extrait du mémoire “La dimension humaine de la médiation – Applications” validé par IFOMENE en janvier 2019

PARTIE 2 : LES ARTI, ATELIERS DE REPARATION TRANSGÉNÉRATIONNELLE ET INTERCOMMUNAUTAIRE

A la fin de la formation sur la médiation professionnelle,

Après avoir reçu pendant plus d’un an, de l’équipe pédagogique d’IFOMENE, l’enseignement théorique et pratique du processus qu’engendre la médiation chez les médiés :

Ont émergé des questionnements sur les liens entre le passé et le présent dans la société guadeloupéenne (I), sur leur impact dans les relations interpersonnelles, dans la famille, dans le travail et dans la société en général. 

C’est alors qu’a émergé l’idée d’un plaidoyer que j’ai rédigé le 1er novembre 2018, sur l’utilité de ce qui a été nommé «ateliers de réparation transgénérationnelle et intercommunautaire – ARTI » (II).

Vient désormais le temps de réfléchir à des pistes sur la technique des ateliers (III). Elle serait une fine adaptation de la technique de la médiation professionnelle, le but étant que la société guadeloupéenne structure des supports qui recevront la verbalisation des faits, des schémas familiaux et sociétaux, des comportements associés, des émotions qu’ils engendrent chez l’individu, pour atteindre une catharsis, un accord sur le désaccord, éventuellement des solutions pour mieux vivre ensemble. Transition pour sortir de la division et accueillir la ré-union

QUESTIONNEMENTS SUR LES LIENS POSSIBLES ENTRE LE PASSẺ ET LE PRESENT SUR LA TERRE DE GUADELOUPE

L’une des phrases-clés de la médiation professionnelle est « de quoi avez-vous besoin ? ». On pourrait y voir en fond, « Que voulez-vous désormais pour votre présent ? Rester ou sortir du conflit ? »:

  • Après avoir chacun verbalisé et entendu vos émotions et celles de l’autre ; émotions qui viennent du souvenir d’évènements passés qui vous ont opposés, événements que vous avez vécus différemment puisque votre cadre de référence respectif est unique,
  • Après que vous ayez traversé la catharsis et la crise, pour atteindre une entente, ce qui manifeste votre volonté de sortir de la crise et du conflit,
  • Éventuellement après avoir trouvé, ensemble, des solutions à mettre en œuvre  pour résoudre le conflit et avancer dans votre chemin de vie respectif, par la création d’une relation nouvelle que vous aurez choisie ».

Beaucoup de questions se posent sur le passé de la société guadeloupéenne. Cette société a commencé à être créée par l’arrivée des premiers colons et la déportation, depuis l’Afrique, des êtres humains réduits en esclavage (abstraction faite du rôle des Caraïbes et des Arawaks). 

Comment sommes-nous TOUS arrivés sur cette Terre ?  Petite île de Guadeloupe, grande par sa richesse culturelle et ethnique – Quel fut le contexte politique, économique, philosophique à l’époque ? Et depuis, comment a-t-il évolué sur le plan théorique et sur le plan pratique ? – Que s’est-il passé dans les faits dans le passé ?

Dans tout système économique et politique de réduction en esclavage d’êtres humains, il est possible d’imaginer les faits suivants :

  • Violences subies, violences de la violence assénée :
    • Recevoir, subir / donner, asséner des coups, des tortures, des mutilations, la mort.
    • être victime / être auteur de viols.
    • subir / asséner hurlements, injonctions, ordres, mépris, humiliations, en résumé harcèlement verbal et moral causant une dissociation psychique voire un assassinat de l’individualité, de la personnalité de l’individu.
  • Travail forcé, conscience de la mise au travail forcé.
  • amitiés et amours interdites.
  • déchirement de TOUTES les familles, par des modèles, schémas systémiques dysfonctionnels et maltraitants, par exemple :
    • quelle était la place du père réduit en esclavage (inexistante ?) et quelle était la place (toute-puissante ?) du père maître sur sa plantation ?
    • Quel était le rôle de la mère réduite en esclavage auprès de ses enfants réduits en esclavage ? Quel était le rôle de la mère d’enfants libres voyant des mères et des enfants enchaînés sur sa plantation ?
    • Quelle était la place de l’enfant réduit en esclavage voyant les enfants libres de son maître ? quelle était la place de l’enfant libre du maître voyant des enfants réduits en esclavage dans sa maison par sa famille ?

De ces exemples de faits, quels concepts, quelle perception de l’autre, quels schémas, quels comportements, quelles émotions ont été transmis de génération en génération, dans CHAQUE famille, si différentes les unes des autres, et dans TOUTES les familles à la fois ?

Selon la catégorie de la population dans laquelle l’individu se place, il intégrera et acceptera l’une des cultures de son lieu d’ancrage, et rejettera celle(s) dans la(les)quelle(s) il ne se reconnait pas. Rejeter, n’est-ce pas admettre que cela fait partie de soi ? Ombre & Lumière. Fraternité & Séparation.

Lequel du complexe de supériorité ou du complexe d’infériorité est imprimé dans l’épigénétique d’un individu, dans la mémoire familiale, dans le comportement non-verbal représentant 97% de ce qui est perçu dans les relations inter-personnelles, et donc 97% de ce qui est transmis par les parents à leurs enfants ?

Comme l’explique l’INSERM[1] sur son site internet, « alors que la génétique correspond à l’étude des gènes, l’épigénétique s’intéresse à une “couche” d’informations complémentaires qui définit comment ces gènes vont être utilisés par une cellule… ou ne pas l’être. En d’autres termes, l’épigénétique correspond à l’étude des changements dans l’activité des gènes, n’impliquant pas de modification de la séquence d’ADN et pouvant être transmis lors des divisions cellulaires. Contrairement aux mutations qui affectent la séquence d’ADN, les modifications épigénétiques sont réversibles.

Le magazine en ligne FUTURA[ ajoute sur son site internet que l’épigénétique « correspond au domaine se focalisant sur toutes les modifications (ou facteurs) qui ne sont pas codées par la séquence d’ADN (méthylations, prions…). Elle régule l’activité des gènes en facilitant ou en empêchant leur expression. Elle est fondamentale car elle permet une lecture différente d’un même code génétique. Elle explique par exemple les différences existant chez des vrais jumeaux. L’ADN ne fait que porter le code génétique. L’épigénétique donne les moyens à la cellule de l’interpréter le mieux possible ».

Vu la puissance de la transmission transgénérationnelle (entre ascendants et descendants ne s’étant pas connus) et intergénérationnelle (entre ascendants et descendants ayant noué une relation) des modèles familiaux et sociaux,

Vu les découvertes sur la transmission de l’information par l’épigénétique (exemple : tu es supérieur, tu es inférieur, tu as des qualités, tu ne vaux rien, tu peux relever des défis, tu n’arriveras à rien, tu es aimable, tu n’es pas aimable, tes cheveux sont trop crépus, ta couleur de peau est trop foncée, tu ne peux être en couple avec une personne trop différente de nous…),

Vu que l’information ne nécessite pas d’être dite pour être entendue, reçue, captée, assimilée, et qu’elle se déduit de comportements, mimiques, postures,

Il est utile de poser les questions suivantes :

La population guadeloupéenne est-elle fondée sur l’union symbolique, c’est-à-dire qui réunit ou sur l’union diabolique, c’est-à-dire celle qui divise ? Quel est l’impact aujourd’hui, dans la société guadeloupéenne, des circonstances ayant entouré la venue des Indiens en Guadeloupe, sollicitée par les colons après l’abolition de l’esclavage, à qui il avait été promis un retour en Inde après avoir exécuté une mission de travail ? Certains auteurs observent qu’en pratique il y a eu une mise en concurrence, entre noirs affranchis et indiens, sur les plantations où ces deux groupes ethniques travaillaient. Quel impact, quelle mémoire transmise, sur la qualité de la coexistence, de la relation actuelle entre ces deux ethnies en Guadeloupe ?

Où en est, au présent, la société guadeloupéenne ? Où en sont les guadeloupéens résidant ici et ailleurs, avec les vestiges de l’histoire de leur terre d’origine, d’accueil ou d’appartenance, qu’ils y soient attachés depuis des générations ou qu’ils y aient atterri depuis peu de temps ?

Où en est la famille guadeloupéenne multiculturelle ou monoculturelle, et qu’en est-il des schémas qui l’animent ?

Où en est le travail dans l’entreprise en Guadeloupe, le rapport à la hiérarchie, à la subordination, à la direction d’une équipe, à la solidarité professionnelle pour faire avancer l’entreprise (son chiffre d’affaire, son image, son apport dans la société) ? Qu’en est-il de la reconnaissance du travail bien fait en Guadeloupe ? Existe-t-il une culture de la médiocrité, qui met à l’écart ceux qui travaillent bien, comme cela a pu être entendu ?

Les réponses à ces questions, par l’observation qu’en feraient anthropologues, sociologues, philosophes, montreraient-elles l’influence vivante des pratiques du passé ayant eu cours sur ce lieu. Ces pratiques tireraient leur origine du système économique et politique de la réduction en esclavage d’êtres humains par des êtres humains qui sont tous les ascendants des guadeloupéens d’aujourd’hui.

De ces questionnements mêlant passé et présent, une forme de prise de conscience a fait jour : pour avancer, il faut dire, se dire, échanger dans un cadre adéquat :

  • pour que la parole soit  dite sans être critiquée,
  • pour que la parole soit transmise par un transmetteur bienveillant, neutre, impartial, formé à la médiation professionnelle, humanisée dirait-on,
  • pour que la parole soit reçue par l’autre
  • et ainsi de suite comme la balle que l’on se renvoie, dans le seul but de se la renvoyer, sans chercher à gagner sur son adversaire, sans chercher à démontrer qu’il a tort, et qu’on a raison, en ayant la seule volonté de recevoir la balle puis de la renvoyer.

De cette prise de conscience est arrivée l’idée d’ateliers de réparation transgénérationnelle et intercommunautaire suite aux faits liés au système politique et économiques que fut l’esclavage.

Enfin, après qu’aient été verbalisés les modèles familiaux – sociétaux dysfonctionnels et maltraitants (traitant mal l’individu dans sa personnalité), on pourrait s’interroger sur l’impact du libre-arbitre individuel, de la volonté individuelle, sur la rupture (émotionnelle, cognitive, comportementale, épigénétique ?) d’avec les schémas ancestraux familiaux – sociétaux.

Est-il possible de rompre et de libérer les liens souffrants entre le passé et le présent ? Si cela est possible, par quels moyens rompre les liens souffrants tout en sublimant les liens qui grandissent, qui améliorent l’individu ? Ce pan passionnant et lumineux du débat ne sera pas abordé dans le présent mémoire.

L’UTILITE DES ATELIERS DE REPARATION TRANSGÉNÉRATIONNELLE ET INTERCOMMUNAUTAIRE – ARTI

PLAIDOYER D’UNE AVOCATE GUADELOUPÉENNE – LE 1ER NOVEMBRE 2018

POUR DES ATELIERS DE REPARATION TRANSGENERATIONNELLE ET INTERCOMMUNAUTAIRE – SUITE AUX FAITS LIES AU SYSTÈME POLITIQUE ET ECONOMIQUE QUE FUT L’ESCLAVAGE

Libres propos suite à l’information de la causerie-débat du 31 octobre 2018 au Mémorial Act sur l’impact de l’esclavage sur la psychologie des populations.

“MOI :

FEMME ET CITOYENNE FRANÇAISE, ayant les sangs Indien, Mulâtre, Noir, Amérindien, Béké, Chabin, Neg’ Marron, Corse, qui coulent dans ses veines ;

ETUDIANTE EN DROIT formée en Guadeloupe à l’Université des Antilles et de la Guyane (UAG), et à Paris à l’Université Panthéon-Sorbonne, ayant logé à la CITE INTERNATIONALE UNIVERSITAIRE DE PARIS (CIUP), lieu de brassage des cultures du monde occidental, oriental, en paix ou en guerre ;

ELEVE-AVOCATE ayant été formée à l’Ecole de Formation des Barreaux de Paris (EFB) ;

AVOCATE AU BARREAU DE GUADELOUPE SAINT-MARTIN SAINT-BARTHÉLEMY exerçant pour que le droit aide tous et toutes à trouver solution juridique à leurs problèmes, sans considération de leur couleur de peau, de leur origine, de leurs convictions personnelles en tous domaines, de leur orientation sexuelle, de leur nationalité ;

AVOCATE CONTEMPORAINE ayant occupé, lors de la rentrée solennelle de son Barreau en 2016, le rôle de l’Avocat Général dans le procès fictif, en 1816, du Citoyen Napoléon Bonaparte au sujet du rétablissement de l’esclavage en contrariété avec la Loi en vigueur en Guadeloupe ;

AVOCATE ŒUVRANT POUR L’AMÉLIORATION DE L’EXERCICE PROFESSIONNEL, ayant bénéficié de la formation d’Avocat-Médiateur, sous l’impulsion de l’Ordre des Avocats, dispensée par IFOMENE, Institut de formation à Paris.

EN MA QUALITE D’AVOCATE :

Ai observé que, lorsque l’une des parties s’adresse à la Justice, il est juste et nécessaire que la Justice soit dite en cas de conflit, de quelque nature qu’il soit, par l’application objective des règles de droit,

Ai noté qu’au cours d’un procès, et quel que soit le litige, seule « une » vérité juridique et judiciaire, est dite, parce que des secrets sont gardés, par les parties au litige et les éventuels témoins, au sujet de ce qui est réellement à la base du conflit, par exemple pour protéger des intérêts, des alliances passées et/ou présentes, par peur de la sanction légale, sociale, morale.

Ai constaté qu’après un procès, un jugement, une sentence, peut venir le temps de la reconstruction, de la réparation, de toutes les parties au procès.

AYANT OBSERVE, PAR LA PRATIQUE ACCOMPAGNÉE DE LA MÉDIATION, QUE :

La médiation est un processus de transformation du conflit, de résilience, alchimie partant de ce qui blesse (ce qui a déformé des êtres) vers ce qui reconstruit (ce qui fait renaître des êtres).

La médiation est un processus de réparation qui bénéficie aux individus souhaitant entrer dans un chemin de réparation. Ils seront libres de suspendre ou de sortir de la médiation, à tout moment, sans avoir à se justifier, et sans en recevoir de critiques. Ils seront libres de continuer dans le processus de réparation offert par la médiation, si telle est leur volonté.

La réparation, peut être réalisée par la circulation libre et confidentielle de la parole entre les parties au litige et/ou les autres parties prenantes au conflit qui le souhaitent.

La circulation libre et confidentielle de la parole dépend de la confiance que les parties accordent au(x) médiateur(s).

Le médiateur installe et respecte la confiance des parties en restant neutre, impartial, bienveillant, en respectant le secret professionnel en tout temps, en tout lieu, en toutes circonstances.

Sa mission est d’assurer la passerelle entre chaque partie, transportant la parole de l’un à l’autre, sans la dénaturer, la réduire, ou la juger.

La circulation libre et confidentielle de la parole permet que chacune des parties, si elle le souhaite, exprime son point de vue sur ce qui s’est passé, les raisons qui l’animent ou l’animaient, sans être jugée ou critiquée par une autorité légitime ou illégitime.

La circulation libre et confidentielle de la parole permet à chaque partie, si elle le souhaite, d’entendre le point de vue et les raisons qui animent ou animaient l’autre.

La circulation libre et confidentielle de la parole permet un processus aller et retour de la parole, le médiateur veillant à ce que chacun soit respecté dans sa personnalité, son identité, ses opinions.

La circulation libre et confidentielle de la parole permet que chaque partie, si elle le souhaiteexprime ses sentiments dans un cadre sécurisant, neutre et bienveillant, où elle est respectée à tous niveaux (physique, psychologique, émotionnel).

Après que les parties aient choisi de parler et d’exprimer ce qu’elles avaient chacune sur le cœur (totalement ou partiellement, selon leur libre choix et sans investigation du médiateur),

Après que les parties aient entendu et écouté le point de vue de l’autre, sans le valider, sans y adhérer, en le recevant comme une information simplement :

Elles ont la possibilité, si elles le souhaitent, de chercher ensemble des solutions, respectant les intérêts de chacune d’entre elles, pour qu’elles dépassent le conflit. Leur motivation principale commune serait de régler le déséquilibre causé par le conflit dans leur vie respective, et de réparer ce qui a été blessé en elles.

CONSIDERANT  les généralités sur le système politique et économique de l’esclavage dans l’histoire de l’humanité.

Personne ne naît intrinsèquement méchant (ROUSSEAU). C’est son environnement, son conditionnement socio-culturel qui va le façonner : le construire et le grandir ou le déformer et le détruire.

Cela signifie qu’un système qui autorise et légitime la violence, par la loi ou toute autre autorité, est contraire à la nature humaine.

Le système politique et économique de l’esclavage, dans l’histoire de l’humanité, existe depuis très longtemps et dans tous les pays, toutes origines, religions, et couleurs de peau confondues (voir à ce propos une frise chronologique de l’esclavage des êtres humains dans le monde, au Mémorial Act).

Les faits liés au système politique et économique de l’esclavage sont objectivement et factuellement une violence physique et psychologique, qui a été infligée à TOUS CEUX qui ont vécu à une époque d’esclavage et qui ne sont plus présents pour en témoigner.

C’est une violence vécue par eux, toutes communautés et tous lieux confondus, qu’ils aient été objets de violences (parce que vivant à une époque d’esclavage) ou qu’ils aient été sujets, participants forcés et / ou bénéficiaires (parce vivant à une époque d’esclavage), du système politique et économique en vigueur.

La circonstance que le système réglementait et organisait les relations entre les sujets et objets du système politique et économique de l’esclavage est une donnée juridique. Cette donnée juridique connait des limites de temps et de lieu. La Loi s’applique dans un temps et sur un territoire déterminé. La loi peut être modifiée, complétée, abrogée.

Est une donnée factuelle, dans le réel, la constatation que chacune des personnes présentes à une époque d’esclavage, toutes communautés et tous lieux confondus, a pu vivre et ressentir comme une violence le système politique et économique de l’esclavage.

CONSIDERANT l’impact psychologique du système économique et politique de l’esclavage sur les générations postérieures à celles qui l’ont vécu.

L’exemple des générations postérieures à la pratique de l’esclavage ayant eu cours en Guadeloupe de 1642 à 1848.

Si un individu ne naît pas intrinsèquement méchant ;

Si tous les êtres humains, où qu’ils se trouvent et quelles que soient leurs traits de personnalités propres, ont en eux les valeurs humaines de base, telles que l’autonomie, la bienveillance, l’universalisme, la conformité, la tradition[3] par exemple ;

Si la pratique de l’esclavage a pu être ressentie comme une violence par les êtres humains objets et sujets qui l’ont vécu ;

Si tout individu est conditionné par l’environnement socio-culturel dans lequel il est baigné ;

Si la psychologie d’un individu est déterminée par les comportements, paroles, non-dits, dont il a été témoin et destinataire depuis son enfance, dans sa famille, dans la société dans laquelle il vit,

Il est possible d’en déduire que la pratique de l’esclavage a un impact psychologique sur les générations postérieures, toutes communautés confondues, à celles ayant vécu à l’époque de l’esclavage en tant qu’objet ou sujet du système politique et économique de l’esclavage ;

Cet impact psychologique se manifesterait dans les relations familiales, professionnelles, sociales des individus habitant en Guadeloupe, qu’ils y soient nés ou qu’ils y soient arrivés par la suite, dès lors qu’ils y sont restés un temps suffisant pour adopter des comportements et langages, marques de la culture d’un lieu et vecteurs du conditionnement socio-culturel.

Par exemple, certains souffriraient d’être perçus, deux siècles plus tard, là où ils vivent et ont leurs intérêts, par des qualificatifs de classification communautaires à connotation péjorative, ou étiquetés comme des descendants de telle ou telle communauté. Ceux qui sont le fruit de brassages intercommunautaires, d’ici et d’ailleurs, souffriraient peut-être d’assister à ces classifications et étiquettes qui, en soubassement, structurent socialement l’environnement dans lequel ils évoluent et la qualité des relations interpersonnelles.

Par exemple, certains comportements familiaux sont susceptibles de faire souffrir des membres de la famille, en raison de schémas exprimés par le comportement, telle qu’une préférence des peaux claires aux peaux foncées (par des parents ou grands-parents entre des enfants ou petits-enfants), telle que l’interdiction (exprimée ou non-dite) de l’union avec une personne en dehors de la communauté à laquelle s’identifient les aînés, telle que l’obligation (exprimée ou non-dite) de s’inscrire dans une tradition familiale sur le plan professionnel, personnel, social.

L’expression et la mise en lumière de schémas familiaux, communautaires, sociaux peut contribuer à la réalisation d’un processus de réparation individuelle, transgénérationnelle et intercommunautaire, salutaire pour la cohésion des individus se trouvant sur un même territoire.

Il est possible de percevoir l’utilité de proposer aux générations présentes qui le souhaitent un processus de réparation dans un cadre sécurisant, neutre, impartial, bienveillant, à l’aide de médiateurs professionnels. Ce processus pourrait prendre la forme d’ATELIERS DE LA RÉPARATION TRANSGÉNÉRATIONNELLE ET INTERCOMMUNAUTAIRE (SUITE AUX FAITS LIES AU SYSTÈME POLITIQUE ET ECONOMIQUE QUE FUT L’ESCLAVAGE).

CONSIDERANT le bénéfice de la parole exprimée, reçue et respectée, dans le processus de réparation des générations présentes.

La violence qu’elle soit physique ou psychologique est un traumatisme, pour celui qui la subit et celui qui la cause.

Si le traumatisme n’est pas reconnu, expliqué, exprimé en mots, par celui qui le vit, il devient un secret, un non-dit, qui rend le travail de réparation impossible.

Le traumatisme qui n’est pas pensé, élaboré en mots, est refoulé. Il n’a pas d’existence logique dans le présent, et en même temps il se manifeste dans le comportement et le langage de celui qui a vécu le traumatisme.

Pour dépasser le traumatisme, il apparaît nécessaire pour l’individu de pouvoir se le raconter, le nommer à soi-même, et à une autre personnequi aura les compétences humaines et professionnelles pour l’entendre, l’écouter, l’accueillir, le respecter.

La remémoration permet la levée du refoulement (Winnicott, 2000, p.11)[4]. C’est la finalité de la « Soulagerie », mise en place sous l’impulsion d’Hélène Migerel à Saint-Claude, qui apporte aux adultes et aux enfants une écoute bienveillante, neutre, soutenante, dans le cadre d’une consultation unique et anonyme avec un psychologue pour raconter, mettre en mots, le traumatisme qui fait mal.

Le concept de « Mémoire » est au cœur du traitement sociétal des faits liés à la pratique politique et économique de l’esclavage. Le lieu dédié à cette mémoire, situé en Guadeloupe, est le Memorial Act, « Centre caribéen d’expressions et de mémoire de la Traite et de l’Esclavage ».

Il a remporté en 2017, le Prix du Musée du Conseil de l’Europe. Le jury a reconnu les principes fondateurs du musée dont la mission est de « faire de l’acte du souvenir la fabrication d’une société nouvelle » avec l’ambition d’apporter des moyens intellectuels de lutte efficaces contre les conséquences sociales et sociétales de l’esclavage telles que le racisme, l’exclusion sociale, les inégalités et les formes contemporaines d’atteinte aux droits de l’Homme[5].

Comme l’a dit Anne Ancelin Schützenberger, psychologue, professeur d’université, directrice d’un laboratoire de psychologie sociale et clinique, spécialisée en psychogénéalogie[6] :

” Winnicott (1975) mettait l’accent sur l’importance de la remémoration en présence de quelqu’un de contenant et de soutenant (holding), car la co- présence et le transfert permettent parfois une levée du refoulement. Lorsqu’il s’agit d’un traumatisme, la catastrophe n’a pas lieu seulement à l’intérieur de la personne : dans ce cas, la seule façon de se souvenir est que le patient fasse pour la première fois dans le présent, c’est-à-dire dans le transfert, les preuves de cette chose passée. Cette chose passée et à venir devient alors une question d’ici et maintenant, éprouvée pour la première fois. Il y a donc une identité narratrice, car on se définit en se parlant, en en parlant, en étant écouté, entendu réellement (« en vrai »)”.

PAR CES MOTIFS TRANSVERSAUX 

POUR LA RÉPARATION DES INDIVIDUS COMPOSANT LA SOCIÉTÉ GUADELOUPÉENNESANS DISTINCTION DE LEUR ORIGINE, DE LEUR COULEUR DE PEAU, DE LEUR COMMUNAUTÉ D’APPARTENANCE OU D’AFFILIATION, DE LEURS OPINIONS PERSONNELLES, NOTAMMENT RELIGIEUSES ET POLITIQUES,

SELON LA CONSTATATION QUE CHAQUE INDIVIDU EST UN ETRE SOCIAL, CONDITIONNE PAR L’ENVIRONNEMENT SOCIO-CULTUREL DANS LEQUEL IL VIT.

IL Y AURAIT LIEU :

DE TRAVAILLER EN FAVORISANT LE PROCESSUS DE MÉMOIRE, DE REMÉMORATION, D’EXPRESSION INDIVIDUELS ET COLLECTIFS, TOUTES COMMUNAUTÉS CONFONDUES, DES TRAUMATISMES PRÉSENTS SE MANIFESTANT DANS LES COMPORTEMENTS ET LANGAGES DES INDIVIDUS.

CES COMPORTEMENTS ET LANGAGES ETANT SUSCEPTIBLES D’ÊTRE LA MANIFESTATION DE LA MÉMOIRE SECRÈTE ET NON-DITE DES FAITS PASSES LIES A LA PRATIQUE DU SYSTÈME POLITIQUE ET ECONOMIQUE DE L’ESCLAVAGE AYANT EU COURS DE 1642 A 1848 EN GUADELOUPE.

DE GÉNÉRALISER LA MÉTHODE DE LA MÉDIATION PROFESSIONNELLE, RESPONSABLE ET CONSCIENTE, COMME VECTEUR DU PROCESSUS DE RÉPARATION DE LA SOCIÉTÉ GUADELOUPÉENNE ET DES INDIVIDUS QUI L’ENRICHISSENT.

POUR FABRIQUER UNE SOCIÉTÉ NOUVELLE ET RECONCILIEE, RÉPARÉE AU NIVEAU INDIVIDUEL, INTERCOMMUNAUTAIRE ET TRANSGÉNÉRATIONNELLE.

Du sens à la technique, faisons le pas d’une piste de conceptualisation à l’aide de la boite à outils bienfaisante de la médiation professionnelle.

DES PISTES SUR LA TECHNIQUE DES ARTI : UNE ADAPTATION DE LA TECHNIQUE DE LA MEDIATION PROFESSIONNELLE

La technique de la médiation familiale est basée sur la parole dite, reçue et entendue.  

Elle est un outil de verbalisation, d’expression des émotions, des sentiments, des opinions, des différences, des cadres de référence de chacun des médiés, dans un espace de non-jugement, de non-évaluation, impartial, bienveillant, neutre, confidentiel, professionnel.

La roue de Fiutak fournit un code de cet échange : expression de la parole par un médié, circulation de la parole par la passerelle du médiateur, réception de la parole par l’autre médié et ainsi de suite.

Une personne qui a quelque chose sur le cœur et qui ne peut le dire à la personne concernée (parce qu’elle n’est pas prête à l’entendre, ou parce qu’elle est décédée, ou parce qu’il est préférable de ne pas en parler avec elle), a la possibilité d’écrire une lettre en s’adressant à cette personne pour ouvrir son cœur sur ce qui lui fait mal et libérer l’émotion bloquée quelque part en elle. Enfin, bruler la lettre, la déchirer, la jeter à la mer par exemple. L’idée est qu’elle ritualise sa volonté de guérison pour qu’elle se libère de l’émotion.

La médiation accomplit une démarche similaire dans une version améliorée, parce que l’autre personne, celle à qui l’on veut dire, est présente dans la même pièce, dans le même espace-temps, parce qu’elle est a priori ouverte à la possibilité de dire et d’entendre ce qui fait souffrir (l’un et l’autre).

Le processus de médiation, c’est une invitation faite au médié d’accomplir un pas de côté depuis son propre cadre de référence, pour entendre le cadre de référence de l’autre médié à qui il attribue la responsabilité fautive de sa peine, sans pour autant justifier ou comprendre le comportement qui l’a blessé, simplement en recevant l’information du cadre de référence qui a entraîné ce comportement. La finalité est qu’il comprenne que ce comportement accompli par l’autre n’a finalement rien à voir avec lui, mais tout à voir avec le cadre de référence de celui qui a choisi d’agir de telle ou telle manière.

La médiation est un processus extérieur (verbalisation) qui entraîne des changements intérieurs parce que les médiés changent de point de vue, de paradigme.

Nous proposons d’envisager en quoi consisteraient en pratique les ARTI.

Les supports des ARTI devraient s’adapter aux modes de communication de chacun 

Cette adaptation est nécessaire pour faciliter la verbalisation et l’expression des schémas familiaux – sociétaux spécifiques vécus par chaque individu composant la société.

Cette adaptation est indispensable pour faciliter l’expression des émotions ressenties par chaque individu qui estime avoir subi ces comportements familiaux – sociétaux qu’il aura vécus personnellement, à sa façon, selon sa sensibilité propre.

Les supports des ARTI peuvent être :

  • L’écrit, pour ceux qui ont besoin de verbaliser par l’écrit :
    • Par un questionnaire anonyme, étudié pour être large et non limitatif, inspiré des premières étapes de la roue de Fiutak (pour déterminer les faits et les émotions personnelles), complété d’un feuillet pour l’expression libre de ce qui ne serait pas envisagé dans le questionnaire.
    • Ce formulaire serait accessible sur internet et réalisé de manière anonyme. Il serait aussi remplissable sur format papier, à déposer dans une boîte scellée, gardée en un seul lieu sécurisé, solennel, laïc, neutre.
  • L’oral, pour ceux qui ont besoin de verbaliser par la parole dite :
    • sur un numéro spécialement dédié et sous couvert de l’anonymat (c’est le principe des répondeurs sur les radios du département).
    • A l’occasion de sessions de recueil de la parole par un médiateur qui prendra en note les déclarations anonymes des personnes ayant besoin d’un interlocuteur récepteur en temps réel pour s’ouvrir.
  • L’exploitation des paroles recueillies par les médiateurs professionnels

Ce sont les qualités humaines et professionnelles des médiateurs qui permettront une exploitation fidèle, respectueuse des paroles recueillies.

Ces qualités sont la neutralité, l’impartialité, le non-jugement, l’exclusion des attitudes de porteurs lorsque les médiateurs prendront connaissance des paroles qu’elles soient écrites, déposées sur un répondeur téléphonique ou reçues en présentiel.

Ce travail d’exploitation est crucial :

  • parce qu’il constituera l’inventaire et la mise en perspective des schémas-comportements transmis de génération en génération,
  • parce qu’il fera l’inventaire des charges émotionnelles transmises de génération en génération par l’héritage des schémas familiaux et sociétaux.
  • parce qu’il dressera le tableau des blessures transgénérationnelles affectant les membres présents de la société guadeloupéenne.
  • La diffusion à la société guadeloupéenne des résultats de l’exploitation de la parole recueillie

Ce travail d’exploitation aboutirait à l’élaboration d’un rapport qui sera communiqué à la société guadeloupéenne, française dans son ensemble, pour mettre en lumière. Ce serait le témoignage des vestiges émotionnels présents des blessures physiques, psychologiques, identitaires, créées dans la mémoire collective, par le système politique et économique que fut l’esclavage en Guadeloupe.

  • Des agoras pour une assimilation collective d’une possible réalité : des schémas similaires seraient reproduits dans toutes les communautés d’appartenance malgré leurs différences et clivages culturels affichés

Lorsque Marie-Solange m’a transmis l’idée des agoras, j’ai imaginé une assemblée créée à cet effet, dans un lieu symbolique de Guadeloupe, qui pourrait représenter l’alliance entre toutes les communautés existantes. Une concertation sur le choix de ce lieu serait conseillée.

Y seraient organisées des sessions d’échanges, encadrées par le modèle du processus de médiation professionnelle (roue de fiutak). Ces sessions auraient pour thématiques à chaque fois un schéma comportemental familial et / ou sociétal révélé par l’exploitation de la parole recueillie.

Pourraient également être proposés au sein de ces agoras et des ARTI, la représentation des drames de l’esclavage par la mise en scène de pièces de théâtre  construites et imaginées par les citoyens eux-mêmes.

Un schéma est souvent commun à toutes les communautés d’appartenance, par le principe de l’inter-dépendance et de l’immersion dans un même lieu de vie.

En effet, la réparation se doit d’être intercommunautaire pour être efficace.

De plus, le métissage, le mélange entre communautés par des enfants « mélangés » (expression de chez nous) démontre que l’intercommunauté EST la composante majoritaire de la société guadeloupéenne. C’est pourquoi la notion de communauté d’appartenance parait plus respectueuse de la réalité, que celle de communauté stricto sensu.

Rappelons que, sur un plan universel, le Musée de l’Homme[7] affirme par la voix de Raphaelle CHAIX du service de l’anthropologie génétique et de la génétique des populations humaines que nous sommes tous parents car nous sommes tous des descendants des premiers Hommes modernes nés en Afrique.

Des scientifiques ont conclu que ce sont les migrations humaines au fil des siècles et les climats des différentes parties du monde qui auraient entraîné des adaptations biologiques et physiques des Hommes : Affiner le nez pour laisser rentrer moins d’air froid et éviter de tomber malade, foncer la peau pour résister mieux aux temps très ensoleillés, éclaircir la peau pour capter davantage les UV dans les lieux où l’hiver existe, éclaircir ou foncer la couleur des yeux, augmenter ou diminuer la pilosité etc… l’Homme s’adapte biologiquement à l’environnement dans lequel il vit et cela expliquerait les différences physiques entre les Hommes.

  • La médiation familiale à la demande de membres d’un même groupe familial, professionnel, social

L’on retrouve dans cette hypothèse de travail l’application classique de la médiation professionnelle. Elle serait mise à disposition de ceux qui voudraient mettre en lumière leur conflit pour le dépasser.

On imagine par exemple des problématiques d’unions « mixtes » entre des personnes issues de communautés d’appartenance dans lesquelles ces unions « ne se font pas ».

On imagine des problématiques de rupture de dialogue social entre une hiérarchie appartenant exclusivement à une communauté d’appartenance et une équipe d’exécutants appartenant à d’autres communautés d’appartenance (rupture du dialogue par des grèves, blocages, non-respect de convention collective, de droits sociaux).

On imagine encore des problématiques entre groupes culturels, par exemple il m’a été dit qu’un conflit se passe de génération en génération entre les élèves des collèges Carnot et De Kermadec à Pointe-à-Pitre, qu’il aurait atteint son paroxysme lorsque les collégiens de Kermadec ont été transférés au collège Carnot en raison de la remise aux normes de leur établissement scolaire. Pendant plus d’une année, il y a eu des bagarres régulières devant le collège situé juste en bas de mon cabinet. L’intervention de la police nationale ne parvenait que peu à endiguer les accès de violences. Je n’ai toutefois pas vérifié par moi-même cette information vu la fiabilité de la personne qui me l’a énoncée.

En conclusion, la formation à la médiation professionnelle apportée par IFOMENE transmet des outils favorables à l’avènement possible d’un changement de paradigme au sujet des faits liés à la période de l’esclavage et à leur impact dans l’héritage émotionnel des générations qui ont succédé jusqu’aux générations actuelles.

Le défi sera à mon sens de structurer ces outils pour que la population dans son ensemble s’y reconnaisse, et ressente le besoin de se les approprier en les utilisant pour verbaliser ce qui est tu depuis des générations.

La mise en place des ARTI demandera éventuellement du temps, de la tolérance et le respect du rythme de chacun. Ce qui caractérise la réussite d’un processus de médiation est la préservation de la liberté de chacun des médiés, car c’est par sa volonté que le médié acceptera de changer de point de vue.

Il y aura aussi probablement une forme de contagion et une curiosité à pratiquer les ARTI. Peut-on espérer que ceux qui y participeront en ressentiront un bienfait qu’ils communiqueront à leur entourage. Le bouche à oreille est en tout cas une spécificité culturelle antillaise et commune à toutes les communautés d’appartenance coexistant chez nous.

Si les ARTI sont libératoires, le bouche à oreille fera son œuvre, il assurera le développement concret des ARTI et de la médiation professionnelle dans sa pleine dimension humaine sur un territoire donné, dont la lourdeur du passé empêche aux ailes du présent de voler.

Bibliographie :

ANNEXES

Proclamation de Louis Delgrès le 10 mai 1802

“À l’univers entier

Le dernier cri de l’innocence et du désespoir

C’est dans les plus beaux jours d’un siècle à jamais célèbre par le triomphe des lumières et de la philosophie qu’une classe d’infortunés qu’on veut anéantir se voit obligée de lever la voix vers la postérité, pour lui faire connaître lorsqu’elle aura disparu, son innocence et ses malheurs.

Victime de quelques individus altérés de sang, qui ont osé tromper le gouvernement français, une foule de citoyens, toujours fidèles à la patrie, se voit enveloppée dans une proscription méditée par l’auteur de tous ses maux. Le général Richepance, dont nous ne savons pas l’étendue des pouvoirs, puisqu’il ne s’annonce que comme général d’armée, ne nous a encore fait connaître son arrivée que par une proclamation dont les expressions sont si bien mesurées, que, lors même qu’il promet protection, il pourrait nous donner la mort, sans s’écarter des termes dont il se sert. À ce style, nous avons reconnu l’influence du contre-amiral Lacrosse, qui nous a juré une haine éternelle… Oui, nous aimons à croire que le général Richepance, lui aussi, a été trompé par cet homme perfide, qui sait employer également les poignards et la calomnie.

Quels sont les coups d’autorité dont on nous menace ? Veut-on diriger contre nous les baïonnettes de ces braves militaires, dont nous aimions à calculer le moment de l’arrivée, et qui naguère ne les dirigeaient que contre les ennemis de la République ? Ah ! Plutôt, si nous en croyons les coups d’autorité déjà frappés au Port-de-la -Liberté, le système d’une mort lente dans les cachots continue à être suivi. Eh bien ! Nous choisissons de mourir plus promptement.

Osons le dire, les maximes de la tyrannie les plus atroces sont surpassées aujourd’hui. Nos anciens tyrans permettaient à un maître d’affranchir son esclave, et tout nous annonce que, dans le siècle de la philosophie, il existe des hommes malheureusement trop puissants par leur éloignement de l’autorité dont ils émanent, qui ne veulent voir d’hommes noirs ou tirant leur origine de cette couleur, que dans les fers de l’esclavage.

Et vous, Premier consul de la république, vous guerrier philosophe de qui nous attendions la justice qui nous était due, pourquoi faut -il que nous ayons à déplorer notre éloignement du foyer d’où partent les conceptions sublimes que vous nous avez si souvent fait admirer ! Ah ! sans doute un jour vous connaîtrez notre innocence, mais il ne sera plus temps et des pervers auront déjà profité des calomnies qu’ils ont prodiguées contre nous pour consommer notre ruine.

Citoyens de la Guadeloupe, vous dont la différence de l’épiderme est un titre suffisant pour ne point craindre les vengeances dont on nous menace, – à moins qu’on veuille vous faire le crime de n’avoir pas dirigé vos armes contre nous, – vous avez entendu les motifs qui ont excité notre indignation. La résistance à l’oppression est un droit naturel. La divinité même ne peut être offensée que nous défendions notre cause ; elle est celle de la justice et de l’humanité : nous ne la souillerons pas par l’ombre même du crime. Oui, nous sommes résolus à nous tenir sur une juste défensive ; mais nous ne deviendrons jamais les agresseurs. Pour vous, restez dans vos foyers ; ne craignez rien de notre part. Nous vous jurons solennellement de respecter vos femmes, vos enfants, vos propriétés, et d’employer tous nos moyens à les faire respecter par tous. Et toi, postérité ! accorde une larme à nos malheurs et nous mourrons satisfaits.

Le Commandement de la Basse-Terre Louis DELGRÈS”
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