La mise en demeure envoyée par l’avocat à l’autre partie à la demande de son client

LA VOIX-OFF, regardant sa montre GUESS et se disant qu’il est déjà 10h07 : Les 42 membres du comité de rédaction reviennent ré-oxygénés et “chlorophylisés” d’une visite à Taonaba, la Maison de la mangrove aux Abymes. Avant d’y aller, ils ont lu l’avis d’une tripadvisoriste qui a commenté sa visite en octobre 2019 :

“Un lieu luxuriant où détente et découverte sont au rdv : 
Un parcours au cœur de la mangrove qui nous permet de découvrir les différentes espèces de la faune et de la flore locale. Lieu très calme et reposant, à l’abri du soleil. Parcours facile, prévoyez des baskets quand même, surtout par temps de pluie. Environ 30 minutes mais des espaces de pause sont présents si vous souhaitez passer un peu plus de temps pour admirer la nature luxuriante. Un petit coup de cœur pour cet endroit !”

Le comité de rédaction confirme que la tripadvisoriste a fidèlement décrit le lieu. Cependant, la mangrove n’était pas aussi calme et reposante que prévu. Une flopée de collégiens, venue en bus avec leurs professeurs, visitait aussi la mangrove, tout en discutant entre eux de ce qu’ils voyaient. Le guide, chapeau beige de pêcheur enfoncé sur le crâne et botte noire d’agriculteur aux pieds, était posté non loin d’un bœuf local qui ruminait, le regard alerte sur les petits humains qui perturbaient son goûter. Il (le guide, pas le bœuf) a expliqué aux collégiens que “les crapauds sont très utiles dans un jardin parce qu’ils mangent les cafards ; les poules, même noires, sont précieuses parce qu’elles pourchassent et mangent les scolopendres qui eux mangent les cafards; l’herbe à charpentier broyée, posée en cataplasme, est un antiseptique en cas de morsure de scolopendre pour désinfecter la plaie et éviter la nécrose de la peau”. Le guide ajouta : “peut-être que les crapauds, les poules noires et les scolopendres seraient mieux accueillis, si ces informations étaient diffusées aux quatre coins de l’île et si chaque guadeloupéen avait la chance d’avoir un plan d’herbe à charpentier dans un pot chez lui au cas où il se ferait pincer par un scolopendre qui recherche l’humidité dans une maison humaine”.

VOIX-OFF à elle-même : Je me demande si ce qu’a dit le guide est “performatif”. C’est un mot que j’ai découvert dans mon émission de radio préférée et dont j’ignorais l’existence. La définition du mot donnée par Charline est : “quand tu réalises une action par le simple fait de l’énoncer”. Sur le dictionnaire libre Wiktionnaire, il est écrit que le mot “performatif” date du XXème siècle, qu’il vient de l’anglais “performative” et que la notion de performativité a été développée par le philosophe John Langshaw Austin dans son ouvrage “Quand dire c’est faire” qui date de 1962. Passionnant !

VOIX-OFF, qui reprenait le cours des événements présents : La directrice de publication est dans son bureau. Après avoir trié et répondu aux courriers reçus par la poste et par télécopie, elle a traité le mille-feuille de mails reçus. Elle travaille sur un dossier casse-tête depuis une heure. Elle s’accorde une pause détente de quelques minutes pour commander, à l’aide de la carte bleue du cabinet, un beau manuel de déontologie. Les 42 membres du comité de rédaction lui ont transmis une note urgente à ce sujet, sur une enveloppe usagée de l’administration fiscale, pour lui demander si elle aurait la gentillesse de leur fournir un “magnifique manuel de déontologie à jour pour produire des écrits de qualité”. Ils ont clôturé la note en signant “la déontologie ça ne rigole pas, mais c’est hyper amusant”. La commande est passée, la carte bleue est débitée, la livraison est prévue dans 7 jours, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

La directrice de publication entendit toquer à l’une des fenêtres du cabinet. Un moineau, celui qui essaie désespérément avec sa donzelle, depuis des années, de faire un nid dans la fenêtre, la regardait avec intérêt, une petite carte verte pincée dans son bec encore plus petit.

La directrice de publication ouvrit la fenêtre, l’oiseau mit toutes ses forces pour agiter ses ailes noires afin de ne pas tomber et pour réussir à planer avec l’intrus au bec qui le déséquilibrait. La femme prit délicatement ce qui visiblement encombrait l’animal. Ce dernier s’en alla aussitôt ; sa mission avait été brillamment accomplie. La directrice de publication lut une écriture arrondie dessinée à l’encre dorée : “Très chère Maître, je souhaite que mon avocate envoie une mise en demeure à mon voisin, pour lui demander d’arrêter de lancer des déchets de ses fruits chez moi après qu’il les a dégustés. C’est du harcèlement moral. Cela fait longtemps que nous sommes fâchés. Je veux que mon avocate lui fasse peur et le menace. Est-ce possible ? En fonction de votre réponse, je formulerai la demande à mon avocate”.

La directrice de publication se dit que c’est une question intelligente, et que le comité de rédaction pourrait y réfléchir de manière tout aussi intelligente. Elle appela le coursier pour lui confier la livraison. Ah mince, il lui répondit qu’à cette heure (10h36), son carnet de livraison était déjà complet, qu’il pourra s’en charger cette après-midi si cela lui convenait. Elle accepta puis prit un post-it rose et nota au bic bleu :

“Pour mes 42 lettres préférées : merci de traiter le message du correspondant anonyme (voir la carte verte en annexe). Je me rappelle que lorsque nous étions à l’école d’avocat à Paris (l’EFB), un avocat célèbre du barreau de Paris (je ne me rappelle pas son nom, c’est dommage) nous a dit, en cours de déontologie, que dans une mise en demeure, l’avocat ne doit pas, dans la formulation de la missive, menacer ou exercer des pressions sur l’autre partie. Peut-être que l’un de vous se souvient de ce cours-là. Par ailleurs, je viens de commander un beau manuel de déontologie à jour. Dès réception, je le ferai livrer jusqu’à votre bureau. A pli tâ.

La directrice de publication glissa le tout dans une enveloppe jaune sur laquelle était dessiné le logo de Médecins du Monde. Elle appela son pâtissier préféré pour commander 42 parts de gâteau à la confiture de goyave et de gâteau à la banane. Il lui dit que la commande sera prête cette après-midi, pile à l’heure que le coursier vient de lui annoncer, par un texto à l’instant, pour commencer la livraison de la carte verte auprès du comité de rédaction. La directrice de publication regarda l’heure au bas de l’écran de son ordinateur et se dit : “10h44 ! il est temps de se remettre au travail. La pause détente est terminée”.

A SUIVRE …

https://www.youtube.com/watch?v=7nV1Db4hhc8 (Steve Jablonsky – Purity of heart – Transformers : The Last Knight)

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