La Question enfantine “Je suis étonné lorsque des camarades ne partagent pas les mêmes opinions que moi. Ont-ils le droit d’avoir des opinions différentes des miennes ?”


Note pour le lecteur : cette histoire est une fiction. Les dossiers des clients du cabinet sont couverts par la confidentialité.

CE QUI SUIT EST UN CONTE, HYMNE À LA LETTRE ET AU MOT.

« Je suis étonné lorsque des camarades ne partagent pas les mêmes opinions que moi. Ont-ils le droit d’avoir des opinions différentes des miennes ? Mes arguments sont ingénieux et indiscutables. Il est évident que c’est moi qui ai raison. Je voudrais engager une procédure judiciaire afin que mon opinion soit reconnue comme étant la meilleure. Je sais que vous défendrez mes intérêts, avec la pugnacité et la mesure qui vous caractérisent »

Voix-off féminine rassurante: La question fut reçue par télécopie. L’expéditeur, qui n’a pas mentionné son nom et son prénom, lança la télécopie depuis le collège de Basse-Terre.

La directrice de publication devait confier la question au comité de rédaction.

Préalablement, elle surligna les mots suivants : « ne partagent pas les mêmes opinions que moi » et « opinions différentes » en vert fluo, « arguments » et « c’est moi qui ai raison » en jaune fluo. Puis, elle commanda, par téléphone, chez son boulanger préféré 8 thés à la mangue, 5 thés au corossol, 9 thés à la malacca, 7 chocolats chauds à la cannelle faits maison (c’est en tout cas ce que mentionnait la carte de la boulangerie), 8 cafés décaféinés du Brésil, 5 cappuccinos gourmands à la crème fouettée, tartines beurrées et fruits frais du jour (pastèque, tomates, caramboles, goyaves roses). La standardiste nota la commande et lui dit qu’elle serait livrée dans trente minutes, sauf imprévu lié à l’état de la circulation routière.

Ayant environ 45 minutes devant elle, le temps que le petit-déjeuner passe les contrôles de sécurité et arrive à son bureau, la directrice de publication se replongea dans le dossier « FAIRE DE SON MIEUX POUR REPARER UNE INJUSTICE – Matricule 19/028 ». Elle devait absolument communiquer les pièces de son client parce que l’audience est dans un mois.

Pendant ce temps-là, dans la salle de réunion où était rassemblé le comité de rédaction, composé des 42 lettres de l’alphabet français :

« D » d’un ton arrogant : Vous avez vu hier à la télévision, le journaliste a fait une faute de liaison, il a dit « la loi a été-t-acceptée » au lieu de dire « la loi a été acceptée ». C’est grave !

« E » s’éclaircit la voix et réajusta les lunettes sur son nez : Je pense que c’est exagéré de dire que cela est « grave ». Cette faute de liaison me parait “préoccupante” venant d’un journaliste. En plus, une loi ne peut être « acceptée », une loi est « votée ».

« M » : L’erreur est humaine « E ». Le journaliste était en direct. A l’oral, on a moins de maîtrise qu’à l’écrit. Le direct accentue le risque de faire des fautes, puisque le journaliste ressent forcément une certaine pression.

« O », agacé, précisa le fond de sa pensée, l’exaspération en moins : L’utilisation de l’adverbe « forcément » me semble inappropriée « M ». Il s’agit d’une généralisation. Or, tous les journalistes ne ressentent pas obligatoirement le trac lorsqu’ils sont en direct.

« C » vociféra : Vous jouez tellement sur les mots. Vous êtes fatigants à la fin !

La voix-off : Les 41 autres lettres firent silence instantanément. Elles connaissent trop bien le courroux de C lorsqu’il se fâche. Sa colère consumerait tout l’immeuble tant elle est coriace. Certaines lettres pensèrent tout haut « Nous sommes des lettres, encore heureux que nous jouions sur les mots ! ».

« C » continua sur un ton dramatique mêlé d’une rage sourde qu’il essayait de dissimuler : Parlons plutôt d’un débat plus sérieux. L’heure est grave mes amis. Nos compatriotes sont surexploités et dévoyés. Je reçois des missives quotidiennement. Ils me font part du fait qu’ils en perdent leur identité et leur personnalité. Le burn-out les guette.

« R » plissa des yeux : Hein ? Explique-toi s’il te plait. En quoi ils disent être en perte d’identité et de personnalité ?

« A » : ça me parait évident ! On perd son identité lorsqu’on ne sait plus qui on est. Beaucoup de nos compatriotes sont utilisés pour dire et écrire des mots qui n’existent pas, ou des mots dont le sens a été perverti.

« T» : Attends, quelle est la définition du verbe « pervertir » déjà ?

« I » saisit l’un des 11 dictionnaires qui jonchaient le sol aux quatre coins du bureau ovale et lut à haute voix : Pour le Larousse, « Pervertir », c’est « corrompre quelqu’un, le tourner vers le mal », « détourner quelque chose de sa fonction normale ».

« E » : Donc ce serait utiliser les lettres pour une fonction qui n’est pas leur fonction normale ? Il est certain qu’une lettre a pour fonction normale de composer des mots, qu’un mot doit être utilisé en fonction de l’une des définitions qu’en donne le dictionnaire. J’en déduis que les lettres se plaignent d’être utilisées pour constituer des mots qui n’existent pas ou des mots qui sont employés dans un contexte qui dénature leur définition donnée par le dictionnaire. Or, les lettres et les mots composent le langage qui a pour fonction l’expression de la pensée et de la communication entre les humains, mise en œuvre par la parole ou par l’écriture. Par conséquent, si les mots sont pervertis, cela signifierait que la communication entre les gens est pervertie. Par Jupiter ! C’est extrêmement grave !

La voix-off : « E » roula des yeux, dépité de cette propension contemporaine à la dramatisation et à la généralisation. Il regrettait que ses collègues du comité de rédaction soient parfois aussi peu factuels et mesurés. Si même le comité de rédaction en perd son latin, cela augure l’avènement d’une période sombre de dépression et de tristesse linguistiques.

« T » enchérit à la dernière observation de « E » : Tu as raison, c’est absolument inacceptable que nos compatriotes soient ainsi dévoyés ! Si je m’écoute, j’annule tout ce matin, et je prends l’avion pour aller au « Ministère de la Lettre, du Mot et du Sens des phrases » afin de saisir le Ministre de cette problématique sociétale urgente. Il en va de l’identité et de la personnalité de nos compatriotes !

« R » prit quelques pincettes, afin de ne pas vexer “T”, pour dire : « Ne nous emballons pas mes amis. Il serait utile de mener des études épistémologiques.

« E » : Je n’ai pas compris « R », soit plus clair s’il te plait.

« S », qui jusque-là écoutait le débat sans mot dire, prit la parole d’une voix apaisée : « R » a partiellement raison. Il est nécessaire de dresser un état des lieux de la situation factuelle. Déterminer les causes possibles de la perte d’identité déclarée par nos compatriotes, savoir si leur fonction est pervertie et, si oui à ces deux questions, trouver des solutions afin de les aider. N’allons pas déranger le Ministre sans un dossier complet, ce qui augmentera les chances d’apporter des remèdes efficients et concrets à nos compatriotes en souffrance psychologique.

« P » : Justement, en parlant de souffrance psychologique, j’ai entendu un témoignage hier à la radio, d’un homme qui disait avoir vécu un traumatisme et avoir été en stress post-traumatique, overstress en anglais. Il expliqua que pendant plusieurs années, il ne trouvait pas de mots pour décrire les faits à l’origine du traumatisme qu’il a gardé. Il employa les mots « indicible », « effroyable », «triste », « secret »,  « mots interdits ». Son témoignage m’a permis de comprendre que c’est essentiel de nommer les faits, de les reconnaître, pour dépasser un traumatisme. Par conséquent, il me parait important que nous constituions d’abord un dossier scientifique afin de recenser les faits décrits par nos compatriotes qui sont sur le terrain.

La voix-off : « E » voulait ajouter une information. Toutefois, après avoir entendu le témoignage radiophonique rapporté par « P », il resta muet, absorbé qu’il était par la lourdeur émotionnelle que pourraient représenter, pour un individu, « ces mots interdits », « effroyables », « tristes », « indicibles » et « secrets ».

« S » sortit « E » de ses pensées, en lui disant : « Tu as demandé quoi comme thé ce matin pour le petit-déjeuner ? Il y a malacca, corossol, mangue.

« P » : Moi j’en veux un au corossol.

« E », encore choqué, répondit le regard vide et compatissant : Je ne me rappelle plus, tu me donneras ce qui reste …peu importe. Voix-off : Il était en train de se dire qu’il y a plus grave que de ne pas avoir le thé qu’il préfère.

« C » : Bon, on doit travailler sur quoi aujourd’hui ? J’ai bien dormi hier soir, je suis plein d’énergie, je sens que je vais être brillant !

« T » : Notre directrice de publication m’a remis il y a quelques minutes la question d’un collégien de Basse-Terre. Elle m’a dit qu’on a 24 heures de plus que d’habitude pour y réfléchir parce qu’elle est pressée ce matin ; elle veut terminer un dossier important pour un client. La réunion de rédaction se tiendrait demain, si tout va bien. Vous voyez, ce que j’aime avec elle c’est qu’elle nous respecte et qu’elle est très attachée à chacun de nous. Elle m’a dit un jour que les lettres et les mots l’accompagnent, quoiqu’il arrive, depuis longtemps. Moi, je me dis, que ce qu’on fait chaque jour avec elle est important ! Alors, après avoir dégusté le petit-déjeuner, au travail les amis.

Neuf heures plus tard, les 42 rédacteurs studieux confièrent leur article à la directrice de publication. Elle le lut attentivement, et s’enthousiasma de la finesse du travail de son équipe. Ci-dessous l’article, qu’elle s’empressa de faxer au collège de Basse-Terre pour le collégien qui attendait la réponse à sa question.

« Je suis étonné lorsque des camarades ne partagent pas les mêmes opinions que moi. Ont-ils le droit d’avoir des opinions différentes des miennes ? Mes arguments sont ingénieux et indiscutables. Il est évident que c’est moi qui ai raison. Je voudrais engager une procédure judiciaire afin que mon opinion soit reconnue comme étant la meilleure. Je sais que vous défendrez mes intérêts, avec la pugnacité et la mesure qui vous caractérisent ».

Pour engager une procédure judiciaire, il est utile d’évaluer au préalable les chances de succès de l’action, en vérifiant les règles de droit applicables à la situation présentée par le client à son avocat.

En l’espèce, il s’agit de savoir si une opinion peut être jugée par une juridiction “meilleure” qu’une autre. Le Littré définit l’opinion comme suit :

  • Avis, sentiment de celui qui opine sur quelque affaire mise en délibération.
  • Sentiment qu’on se forme des choses.
  • Jugement, en bien ou en mal, qu’on porte d’une personne ou d’une chose.

L’opinion est un sentiment, une position, une croyance, une doctrine. L’opinion s’oppose au fait, c’est-à-dire à ce qui est reconnu comme certain et incontestable (définition du nom commun “fait” par le Larousse), comme un évènement.

L’opinion est donc propre à chacun, en fonction de ses expériences passées et de ses projections. Chacun à des expériences uniques, qu’il perçoit de manière aussi unique, en fonction notamment de sa sensibilité, de ses aspirations, de son conditionnement culturel. Il en résulte que l’opinion est subjective et qu’elle reflète le point de vue d’un individu.

C’est pourquoi la liberté d’opinion et de pensée est reconnue à chacun par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 :

Article 10. – Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi.

Article 11. – La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre à l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi.

Article 19. – Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit.

La Direction de l’information légale et administrative explique sur son site internet vie-publique.fr que “toute personne est libre de penser comme elle l’entend, d’affirmer des opinions contraires à celle de la majorité, de les exprimer”.

La démocratie a pour fondement la préservation de la liberté de chacun dans le respect de la liberté des autres : par exemple, la liberté de penser (absolue) et la liberté d’exprimer des opinions diverses et variées (limitée par le respect des droits et libertés des autres).

Au collégien qui nous a posé la question : tes autres camarades ont le droit d’avoir des opinions différentes des tiennes, conformément aux articles 10, 11 et 19 de la DDHC, comme tu as le droit d’avoir ton opinion à toi, et même dans l’hypothèse où tu serais le seul à la soutenir. Toutefois, si tu exprimes ton opinion, la loi prévoit que son expression ne doit pas porter atteinte aux droits et libertés des autres (par exemple interdiction des insultes, des propos racistes, sexistes). Il s’agit de l’application du principe : ta liberté s’arrête la où commence celle de l’autre. De surcroît, une juridiction ne peut répondre à la question de savoir quelle opinion est la meilleure parmi d’autres.

Le débat des idées et des opinions, dans le respect des
droits et libertés des autres, est une richesse pour une société, et une liberté bénéficiant à ceux qui vivent dans une démocratie.

“La logique vous mènera d’un point A à un point B. L’imagination vous emmènera où vous voulez”. Albert Einstein

Alliance Ethnik – Respect
https://www.youtube.com/watch?v=qO1KkOf-ypI

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